Romancière et cerveau arborescent
Trente romans en cinq ans.
Certaines années, j'en écris trois, parfois cinq, je tape avec deux doigts, du matin au soir.
Vous me demandez souvent où je trouve toute cette inspiration. La réponse déçoit généralement, parce que je ne possède aucune recette miracle, technique identifiable, muse qui viendrait me souffler des récits à l’oreille. En réalité, la méthode tient surtout à la façon dont mon cerveau appréhende ma routine quotidienne. Il est incapable de regarder le monde qui m'entoure sans se mettre à raconter une histoire. Rien n'échappe vraiment à cette bizarre façon de traduire mon vécu.
Un voyage, une exposition, un livre, un article de presse, une discussion entre inconnus ou le moindre détail d’une journée ordinaire peuvent suffire à déclencher tout le processus.
Je peux partir acheter une banale baguette et une bouteille de lait à la supérette. En rentrant, lorsque je relate ma sortie à mon mari, il lève souvent les yeux au ciel en écoutant mes exagérations. Pourtant, tout ce que je lui énonce s'est véritablement produit. J’ai survolé une conversation derrière la caisse, mais elle s’est déjà transformée en dialogue. Une tenue vestimentaire se métamorphose en un costume pour un futur personnage. Une petite contrariété prend des allures de tragédie, un malentendu évolue en une scène de comédie. Les faits restent bêtes comme chou, pourtant ils me percutent tous. Mon esprit les amplifie, les théâtralise et leur donne une intensité qu'ils n'avaient peut-être pas au premier regard.
Cette manière d’appréhender la réalité me rappelle une planche de La Rubrique-à-Brac de Gotlib qui m'a toujours marquée. Un simple trottoir y devient le bord d'un précipice, pour un enfant qui s’y promène pas à pas. Elle illustre parfaitement mon fonctionnement. Je ne confonds pas le réel avec la fiction, mais je le vois le réel à travers un kaléidoscope qui en démultiplie les possibilités.
Je crois que cette façon d'observer explique aussi mon goût pour la photographie, le dessin et la peinture. Je ne regarde pas un paysage, une rue ou une séquence de la vie quotidienne. Je m'en imprègne. Les couleurs, la lumière, les expressions, les attitudes et les détails s'enregistrent avec force. Ensuite, tout se transforme. Une scène banale peut devenir trépidante, ou presque poétique. Une autre révélera surtout son absurdité, son humour ou son mordant. Je ne cherche pas à embellir le monde ou à le noircir. Ma tête le réinterprète sans le vouloir vraiment.
Je fonctionne ainsi depuis toujours. Enfant, toute cette effervescence restait enfermée en moi. Ma timidité empêchait mon exubérance de s’extérioriser. Les aventures se bousculaient donc dans un crâne qui frôlait l’implosion quotidienne. Aujourd'hui, elles finissent heureusement sur le papier.
Les gens me demandent souvent où je trouve toutes mes idées d’histoires. La vraie question serait plutôt : comment empêcher mon cerveau d'en fabriquer à partir d’une broutille ?
