Parler des étiquettes dans un roman feelgood ?

Parler des étiquettes dans un roman feelgood ?

Une petite phrase qui s’installe

« Toi, tu es la sage. » « Lui, c’est l’intelligent, on ne s’en fait pas pour lui. » « Toi, tu es gourmand, tu seras gros. » « Elle a toujours été bagarreuse, elle saura se débrouiller. » « Il n’est pas très dégourdi. » Dans les familles comme à l’école, nous grandissons avec des étiquettes, dans certains cas négatives, d'autres fois flatteuses, souvent prononcées sans mauvaise intention. Certaines vont même plus loin et prédisent déjà ce que nous deviendrons. À force d’être répétées, elles finissent parfois par participer à l’image que nous construisons de nous-mêmes.

Quand nos attentes modifient notre comportement

Les recherches sur l’effet Pygmalion montrent un mécanisme plus subtil qu’une simple parole qui influencerait directement un enfant. Nos attentes peuvent modifier, sans que nous en ayons conscience, notre manière de nous comporter avec lui. Un adulte convaincu qu’un enfant est doué pourra davantage l’encourager, le solliciter ou lui laisser le temps nécessaire pour qu’il explore ses capacités. Face à celui qu’il pense moins compétent, il pourra proposer des tâches moins ambitieuses, anticiper une réponse plus lente ou interpréter différemment une erreur. L’enfant perçoit peu à peu ces différences et peut finir par adapter l’image qu’il a de ses propres aptitudes. C’est l’un des mécanismes de la prophétie autoréalisatrice étudiés en psychologie sociale.

Je l’ai moi-même constaté avec mes trois enfants lorsqu’ils étaient scolarisés. L’un avait des facilités, mais ne travaillait pas assez, par conséquent, je le grondais, et ses professeurs le punissaient. Un autre rencontrait davantage de difficultés, je prenais donc plus de temps pour l’accompagner et ses enseignants étaient plus conciliants. Le troisième était très indépendant et je supervisais beaucoup moins ses devoirs et ses professeurs le félicitaient. Devenu adulte, ce dernier m’a reproché de ne pas m’être suffisamment occupée de lui. Ce que je considérais comme de la confiance en son autonomie avait ainsi pu être vécu, de son côté, comme un manque d’attention.

Quand le compliment devient une prison

Les étiquettes positives semblent plus inoffensives. Pourtant, « la gentille », « le courageux », « l’intellectuelle », « le raisonnable » ou « celle qui réussit systématiquement » portent également une attente parfois lourde. Comment avouer que l’on ne comprend pas quand tout le monde nous considère comme brillant ? Comment montrer sa peur si l’on a toujours été « l’audacieux » ? Comment se mettre en colère lorsque toute la famille vous décrit comme douce et conciliante ?

À force d’entendre qui nous sommes, nous pouvons aussi chercher à rester conformes à cette image. Le compliment cesse dans ce cas d’être seulement agréable : il devient un rôle à tenir. En sortir peut donner l’impression de décevoir ceux qui nous entourent, de perdre une qualité pour laquelle nous étions appréciés, voire de ne plus correspondre à l’identité que nous avons nous-mêmes fini par adopter.

Des étiquettes presque indélébiles

Dans tous mes romans considérés comme légers et optimistes, j’aime glisser derrière l’humour et la romance des sujets qui le sont beaucoup moins. Mon voisin, mes amours et autres contrariétés ne fait pas exception. Malgré les situations rocambolesques et les hésitations amoureuses de son héroïne, je pose une question sous-jacente : quel est le poids, à l’âge adulte, les étiquettes que l’on nous a collées pendant l’enfance ?

Elles peuvent nous accompagner longtemps, mais je préfère les imaginer presque indélébiles. Tout l’espoir tient dans ce « presque ».

Mes personnages ne deviennent pas soudainement des êtres débarrassés de leurs failles. Ils apprennent à reconnaître certains mécanismes, à s’en dégager et à évoluer. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles j’écris des romans optimistes : pour raconter les difficultés qui nous façonnent, mais laisser toujours une porte ouverte.

 

Sources

Pascal Huguet, « De l’effet Pygmalion à la théorie du feed-back de comparaison sociale », Carrefours de l’éducation, 2007.

Lire « De l’effet Pygmalion à la théorie du feed-back de comparaison sociale » sur Cairn

Conseil scientifique de l’Éducation nationale, travaux consacrés aux stéréotypes, aux attentes et à leurs effets dans les apprentissages, Réseau Canopé.

Consulter la publication du Conseil scientifique de l’Éducation nationale

Sésame, « Le poids de la famille », 2019, article consacré notamment aux effets de la stigmatisation familiale et aux prophéties autoréalisatrices.

Lire « Le poids de la famille » sur Cairn

 

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